Publié le 20 juin 2026 par Laura & David – catégorie : Kin-ball
Pensé comme un cercle ouvert où chaque main compte, le kin-ball a grandi dans l’idée simple et belle que l’on ne joue jamais seul.
Et pourtant, dans cette danse à trois couleurs, une autre énergie s’invite désormais : celle d’une discipline qui cherche à se dépasser sans perdre l’âme généreuse de ses débuts.
La pierre n’a point d’espoir d’être autre chose qu’une pierre. Mais, de collaborer, elle s’assemble et devient temple. C’est ainsi qu’Antoine de Saint-Exupéry formule la sagesse humaniste dans son œuvre posthume Citadelle parue en 1948 : l’homme n’existe vraiment que par les liens qu’il tisse.
S’il est quelqu’un en qui cette philosophie trouve son reflet le plus fidèle, c’est bien Fabrice Denhez. Le gymnase résonne d’un souffle sourd quand le ballon géant retombe au sol. Il est 18h, un mardi de février, et Fabrice Denhez traverse la salle d’un pas tranquille, celui de quelqu’un qui connaît chaque craquement du parquet, chaque hésitation dans les regards des jeunes. Il s’arrête, observe, corrige un placement, encourage un geste. Rien de spectaculaire : juste une présence, solide, constante. C’est dans ces instants-là que son parcours prend tout son sens.
Bien avant d’être « Monsieur Kin‑Ball » à Maubeuge, Fabrice a passé les années 2000 dans les couloirs des établissements scolaires, en tant que conseiller principal d’éducation, à apprendre ce que les livres ne disent pas : comment un adolescent se ferme, comment il s’ouvre, comment une parole peut relever ou blesser. Ce sont ces années de terrain, de tension parfois, de confidences arrachées au détour d’un couloir, qui ont façonné son regard. Un regard qui ne juge pas, mais qui accueille avec bienveillance.
Quand il découvre le kin‑ball en 2016, ce n’est pas un simple sport qu’il voit. C’est un langage. Un langage où l’on doit appeler l’autre pour exister, où l’on ne peut pas gagner seul, où la coopération n’est pas une option mais une règle. Cette année‑là, il rejoint le Kin‑Ball Club Maubeuge Val de Sambre, encore fragile, encore hésitant. Il y apporte ce qu’il sait faire : structurer, rassurer, donner du sens. Très vite, il devient l’un des piliers du club.
Puis vient 2017, l’année du pari fou. Organiser un Open international dans une ville qui découvre à peine la discipline. Les obstacles s’accumulent : budgets incertains, logistique à inventer, sceptiques à convaincre. Mais Fabrice avance comme il a toujours avancé : pas après pas, sans bruit, avec cette obstination calme qui finit par déplacer les lignes. L’événement voit le jour. Les équipes étrangères foulent le sol maubeugeois. Le ballon géant devient un pont entre les langues, les cultures, les histoires. Ce jour‑là, Fabrice comprend que le kin‑ball peut être un horizon, pas seulement un jeu.
Les années suivantes, entre 2018 et 2021, sont plus rudes. Le club traverse des zones de turbulence : effectifs qui fondent, salles qui manquent, projets qui s’essoufflent. Puis la crise sanitaire, qui coupe les élans et isole les jeunes. Beaucoup auraient renoncé. Fabrice, lui, tient. Il maintient le lien, réinvente les séances, garde le club vivant. Ces années de résistance révèlent une autre facette de son engagement : la capacité à tenir debout quand tout vacille.
Quand les gymnases rouvrent en 2021, il relance la machine. Il tisse des partenariats, crée des passerelles entre jeunes de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA), de la Promo 16‑18 (dispositif national français destiné aux jeunes de 16 à 18 ans qui ont décroché du système scolaire et ne sont ni en emploi, ni en formation), de l’Association Laïque pour l’Education, la Formation, la Prévention et l’Autonomie (ALEFPA). Il voit des regards se relever, des équipes se reformer, des dynamiques renaître. Entre 2022 et 2024, le kin‑ball devient un refuge, un laboratoire de confiance, un terrain où l’on apprend à se tenir ensemble.
Et aujourd’hui, dans ce gymnase où le ballon roule encore, Fabrice Denhez n’est plus seulement un président de club. Il est un tisseur de cohésion. Un homme qui transmet une manière d’être ensemble, qui transforme un ballon géant en outil de rencontre, qui fait du kin‑ball un langage commun. Un homme qui n’a jamais cherché la lumière, mais qui éclaire pourtant ceux qui le suivent. Sous sa houlette, des adolescents qui n’osaient pas lever la main en classe ont appris à lever une association, à écrire des statuts, à défendre un projet, à croire que leur voix comptait. Ils ont découvert que créer, c’est déjà se créer soi‑même.
Dans les gymnases, on les voit aujourd’hui revenir, un peu plus grands, un peu plus sûrs d’eux, pour transmettre à leur tour. Ils expliquent les règles aux plus petits, avec cette douceur de ceux qui savent ce que c’est que d’avoir été guidés. Ils montrent comment porter le ballon, comment appeler une équipe, comment rire ensemble quand tout s’emmêle. Et dans ces gestes simples, il y a la trace de ce qu’ils ont reçu : la patience, la confiance, le droit à l’erreur, la joie de faire corps.
C’est doté d’une profonde et sincère humilité, qui le caractérise si bien, que Fabrice Denhez retrace son parcours commun d’avec les jeunes qu’il a formés : « Je dirais les choses simplement, parce que tout cela est né d’un moment presque anodin, un voyage, une découverte, et que jamais je n’aurais imaginé ce que cela deviendrait. En 2015, j’ai emmené un groupe de jeunes en difficulté assister à la Coupe du monde de kin‑ball à Torrejón de Ardoz près de Madrid. Ils n’avaient jamais voyagé aussi loin, jamais vu un événement international. Et là, dans cette salle immense, ils ont vu jouer Alain Polin, ancien international français. Ils l’ont vu performer, s’engager, se dépasser. Je me souviens de leurs yeux : quelque chose venait de s’ouvrir.
Je crois que c’est ce jour‑là qu’ils ont compris que ce sport pouvait être plus qu’un jeu. Une porte. Une trajectoire. Une possibilité. À notre retour, je leur ai proposé de créer une association. Pas pour faire joli, pas pour remplir un dossier : pour qu’ils deviennent acteurs. Pour qu’ils apprennent à organiser, décider, écrire, défendre une idée. Je les ai accompagnés, mais ce sont eux qui ont tout porté : les réunions, les statuts, les projets, les entraînements.
Je les ai vus grandir à une vitesse folle. Des jeunes qu’on disait « en difficulté » se sont mis à prendre la parole, à proposer, à s’engager. Je n’ai fait que tenir la lampe ; ce sont eux qui ont avancé.
Aujourd’hui, ce qui me touche le plus, ce n’est pas ce qu’ils ont appris. C’est ce qu’ils donnent. Ils sont appelés dans les écoles pour enseigner aux plus petits les règles du kin‑ball. Ils arrivent avec leur calme, leur patience, leur histoire. Ils montrent comment tenir le ballon, comment appeler une équipe, comment jouer ensemble.
Et les enfants les regardent comme eux regardaient Alain Polin à Madrid. Avec admiration. Avec envie. Avec cette petite étincelle qui dit : « Moi aussi, peut‑être »…
Je le dis sans fausse modestie : je n’ai rien fait d’extraordinaire. J’ai juste cru en eux quand d’autres les avaient déjà rangés dans des cases. J’ai essayé de leur offrir un cadre où ils puissent se révéler. Le reste, c’est eux. Leur courage. Leur persévérance. Leur capacité à se relever.
Si j’ai une fierté, elle est là : les voir transmettre à leur tour. Les voir devenir des repères pour d’autres. Les voir prouver, par leur simple présence, que personne n’est condamné à rester dans l’ombre ».
Champion du monde avec l’équipe internationale catégorie club amateur, en cette journée du 22 août 2015, au Pabellón Deportivo Zona Centro « José Antonio Paraíso » devant une foule compacte d’un millier de personnes, Alain Polin est un pionnier du kin-ball français, reconnu à la fois pour son rôle de formateur et pour ses performances sportives. Son palmarès est donc autant sportif que pédagogique, et c’est cette double dimension qui en fait un modèle pour les jeunes et un repère pour les éducateurs comme Fabrice Denhez.
Le kin‑ball handisport : la preuve que les plus belles victoires naissent souvent loin des projecteurs
Il y a aussi, dans le parcours de Fabrice Denhez, cette attention particulière portée aux publics que le sport oublie trop souvent. Depuis 2022, il ouvre régulièrement les portes du gymnase aux pratiquants en situation de handicap, convaincu que le kin‑ball peut devenir un terrain d’égalité rare. On le voit ajuster un atelier, adapter un geste, repenser une séquence pour qu’un fauteuil puisse tourner, qu’un bras limité puisse participer, qu’un regard hésitant puisse oser. Dans ces moments-là, le ballon géant change de nature : il devient un outil de dignité, un espace où chacun peut trouver sa place sans être réduit à ses contraintes. Fabrice Denhez parle peu de cet engagement, mais c’est peut‑être là qu’il est le plus juste : dans cette manière de rendre le sport accessible, sans emphase, sans discours, simplement parce que cela lui semble évident : « Les troubles cognitifs et autistiques rappellent que le handicap n’est pas toujours une question de fauteuil ou de mobilité : c’est souvent une bataille intérieure, silencieuse, faite de surcharge, de décalage, d’efforts invisibles. Et c’est justement parce que ces réalités restent cachées que l’expérience en fauteuil prend tout son sens. Quand les valides s’assoient dans un fauteuil de handibasket, ils ne reproduisent pas ces troubles, mais ils découvrent une chose essentielle : pour comprendre l’autre, il faut accepter de changer de posture, de perdre ses repères, de ressentir la difficulté dans son propre corps ». Fabrice Denhez élargit le propos vers les jeunes en rupture, ceux que la société classe trop vite : « à problèmes », « ingérables », « déscolarisés » : « Ces jeunes qu’on enferme dans des cases ont rencontré des athlètes porteurs de troubles cognitifs ou autistiques. Ils ont vu des personnes qui, elles aussi, vivent avec des décalages, des difficultés d’attention, des hypersensibilités. Et soudain, ils se sont reconnus. Pas dans la faiblesse, mais dans la complexité. Et de poursuivre : « Sur le terrain, les étiquettes tombent. Les jeunes en difficulté sociale ne sont plus « à part ». Les athlètes avec troubles cognitifs ne sont plus « fragiles ». Chacun devient une pièce du même puzzle. Ils ont compris que la différence n’est pas un obstacle : c’est un levier. Une force. Une manière de jouer autrement, de penser autrement, de s’organiser autrement ».
Cependant le kin‑ball handisport n’est pas seulement un espace de rencontre entre valides, jeunes en rupture et personnes porteuses de troubles cognitifs ou autistiques. C’est aussi un terrain où la matière impose ses règles. Le ballon géant, si spectaculaire, devient un enjeu de sécurité : il faut éviter qu’il bascule sur un fauteuil, qu’il coince une roue, qu’il déséquilibre un joueur dont la motricité est fragile. Les fauteuils eux‑mêmes, conçus pour le basket ou le rugby, ne sont pas pensés pour les trajectoires circulaires du kin‑ball, ce qui oblige à repenser les distances, les vitesses, les zones de contact.
Ces contraintes matérielles ne sont pas des obstacles : elles sont la preuve que l’inclusion se construit dans le réel. Adapter un sport, ce n’est pas le simplifier, c’est le rendre praticable sans mettre personne en danger. C’est accepter que certaines règles doivent évoluer, que certains gestes doivent être réinventés, que la sécurité n’est pas négociable.
En apprenant à accueillir toutes les différences, le kin‑ball a construit la force qui lui permet aujourd’hui d’assumer pleinement son ambition sportive
Comme l’a rappelé la légende iconique du sport et de l’égalité, l’émérite joueuse de tennis américaine Billie Jean King, « le sport t’enseigne le caractère, il t’apprend à jouer selon les règles, il t’apprend ce que cela fait de gagner et de perdre — il t’enseigne la vie ». C’est précisément cette école que le kin‑ball a su bâtir dans ses racines associatives et inclusives, avant de trouver tout naturellement sa place sur les terrains de compétition, là où l’esprit d’équipe devient une véritable force sportive.
L’on a vu que, né d’une volonté simple — offrir aux jeunes du territoire un espace de pratique, de coopération et de découverte — le Kin‑Ball Club Maubeuge Val de Sambre (KCMVS) s’est d’abord construit comme une structure profondément associative. Avant même de penser performance, le club a multiplié les actions éducatives : interventions en milieu scolaire, séances d’initiation, projets inclusifs, accueil de publics variés. Cette dimension sociale, portée par une équipe engagée et par un président convaincu de la valeur éducative du kin‑ball, a façonné un environnement où l’on apprend d’abord à jouer ensemble avant de jouer pour gagner. C’est dans cette culture de transmission et de proximité que s’est enracinée la progression sportive du club.
Cette base solide a permis au KCMVS de franchir un cap en s’inscrivant durablement dans les compétitions fédérales. Le premier jalon officiel apparaît en avril 2022, lorsque Maubeuge accueille une étape de l’Open Junior U17, réunissant trois pôles majeurs du kin‑ball français : Maubeuge, Saint‑Brieuc et Nantes. Si Saint‑Brieuc remporte l’épreuve, la capacité du KCMVS à organiser un événement reconnu par la Fédération Kin‑Ball France témoigne déjà d’une structuration avancée et d’une crédibilité sportive affirmée. Pour un club issu du tissu associatif local, accueillir un Open officiel n’est jamais anodin : cela signifie que l’organisation, l’encadrement et la formation sont suffisamment solides pour répondre aux exigences fédérales.
La montée en puissance se confirme ensuite avec la section U15, devenue l’un des moteurs du club. Sur la saison 2024–2025, les jeunes Maubeugeois multiplient les performances probantes. Ces résultats, attestés par les publications officielles du club, illustrent une progression tangible et l’émergence de jeunes talents. Ils montrent aussi la capacité du club à former des collectifs capables de réagir, de s’adapter et de performer dans un même déplacement.
Au‑delà de ces performances, l’activité compétitive continue du KCMVS en 2024 et 2025 confirme une dynamique durable : déplacements réguliers, week‑ends de compétition, engagement simultané des sections jeunes et seniors. Cette présence répétée dans les compétitions fédérales atteste d’un club qui ne se contente pas d’exister, mais qui participe pleinement à la vie sportive de sa discipline. Dans un sport où les effectifs peuvent être fragiles, cette constance vaut presque autant qu’un titre.
Ainsi, le parcours du KCMVS ne se lit pas comme une succession de résultats isolés, mais comme l’aboutissement d’un modèle : un club qui place l’humain avant le classement, la formation avant la performance, et qui voit la réussite sportive comme la conséquence naturelle d’un engagement associatif profond. Les résultats attestés ne sont pas une rupture : ils sont la preuve que le travail de fond porte ses fruits, et que Maubeuge occupe désormais une place solide, discrète mais essentielle, dans le paysage du kin‑ball français : 160 adhérents parmi lesquels 70 compétiteurs, 8 équipes engagées en compétitions officielles.
Fabrice Denhez conclut en soulignant les difficultés structurelles qui freinent la participation du club aux compétitions : « Le plus dur, finalement, ce n’est pas de motiver les jeunes ou de tenir les entraînements. Cela, l’on sait faire. Le vrai défi, c’est la compétition. Ici, autour de Maubeuge, les clubs de kin‑ball ne courent pas les rues. Pour trouver un adversaire, il faut souvent sortir du département, parfois même traverser les régions. Chaque déplacement devient une petite expédition : des heures de route, des minibus à louer, des parents à mobiliser, un budget qui grimpe vite. On parle d’un sport amateur, porté par des bénévoles, alors la logistique pèse lourd. Mais si on veut exister dans le championnat, si on veut offrir à nos joueurs une vraie expérience sportive, on n’a pas le choix : il faut partir loin, souvent, et accepter que chaque match soit un voyage ».
Le KCVMS n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais il dit beaucoup : le sport associatif vit dans cette tension entre l’envie d’ouvrir grand la porte et la nécessité de tenir le cap de la compétition. Deux élans qu’il faut nourrir sans jamais les laisser s’annuler, au risque de perdre l’âme même de ces clubs.

Photo: Fabrice Denhez.

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